Notes de traducteur

Trente ans dans la langue.

Une note par mois. Un manga, une décision, une anecdote de l'intérieur. Ce qu'on ne voit jamais depuis le rayon librairie.

18 avril 2026 Atelier

Miss Kobayashi : une formule de conte qui dérape

Je traduis Miss Kobayashi's Dragon Maid pour Noeve Grafx depuis 2025. C'est une série qui oblige régulièrement à reposer le crayon, à relire la bulle dix fois, et à chercher la formulation qui fera rire en français exactement là où le japonais fait rire. La bulle ci-dessous m'a occupé un moment.

Case manga Miss Kobayashi : HAPPY END
NIVEAU
N2
Miss Kobayashi's Dragon Maid, tome 15 · © Coolkyousinnjya / Futabasha
Anthony Astralia Prezman
13 avril 2026 Choix de traduction

Steel Ball Run : la porte d'entrée

La sortie de Steel Ball Run en anime me ramène treize ans en arrière. C'est à partir de SBR que j'ai commencé à travailler sur JoJo's Bizarre Adventure, avant que Delcourt Tonkam ne réédite les premières parties, avec ma collègue Satoko Fujimoto qui était en charge du premier jet de traduction.

Nous avions repris la série à partir du tome 8, les précédents ayant été traduits par quelqu'un d'autre : nous avons donc dû conserver tous les noms précédemment établis, à commencer par Jayro au lieu de Gyro, un choix qui avait fait tiquer les fans à l'époque.

Le tome 8 de SBR a ainsi été ma porte d'entrée dans l'univers de JoJo en tant que traducteur, même si je l'avais découvert comme lecteur dès 1993, dans une convention de manga qui s'appelait BD Expo. Eh oui, Japan Expo n'existait pas encore. Essayez de vous imaginer un univers scindé en deux : les comics et la BD franco-belge d'un côté, sages et policés, attirant essentiellement des adultes et des collectionneurs plutôt âgés ; et de l'autre des hordes d'adolescents bruyants et passionnés qui découvraient l'univers des mangas, et dont je faisais bien entendu partie. Cette année-là, à BD Expo, Tonkam avait diffusé les six épisodes des OAV de Stardust Crusaders, une masterclass de mise en scène dont l'atmosphère tient largement la dragée haute face à la version plus récente de David Production. On y trouvait des signatures comme Skywalker Sound au sound design, hallucinant, et, parmi les noms du générique, celui d'un certain Satoshi Kon, qui signait à la fois le scénario, le storyboard et la mise en scène de l'un des épisodes, et l'animation clé sur un autre. Quelques années plus tard, il devenait l'auteur de Perfect Blue, Millennium Actress, Tokyo Godfathers et Paprika.

Storyboard de Satoshi Kon pour les OAV JoJo de 1993, signé du studio APPP.

Storyboard de Satoshi Kon pour les OAV JoJo, studio APPP, 1993.

En relisant ce tome 8, je me revois découvrir la prose et le style d'Araki avec émerveillement et beaucoup d'appréhension. JoJo's est « bizarre » pas seulement dans son titre ou dans son univers, mais dans son écriture elle-même. Et j'aimerais en donner un exemple, à travers un passage qui met en scène l'un des personnages cultes de cette partie : Ringo Roadagain.

Ringo entre en scène au milieu d'un verger en Arizona, où il a piégé Johnny, Jayro et Hot Pants dans une boucle temporelle de six secondes. Quand il finit par sortir de l'ombre et qu'il pose ses conditions du combat, il parle comme personne d'autre dans le manga. Ce n'est pas un cow-boy, ce n'est pas un bandit, ce n'est pas même un duelliste au sens habituel du terme. C'est un personnage qui s'exprime dans un registre littéraire désuet, presque samouraïesque, et qui construit ses phrases comme on écrit un livre.

Le moment qui m'avait arrêté à la première lecture est celui où Ringo explique à Jayro pourquoi c'est à lui de reculer, et pas à Johnny. Il lui dit que Johnny porte en lui « 漆黒の意志 », shikkoku no ishi. 漆黒 est un mot qu'on ne croise presque jamais dans une conversation. Il appartient à la poésie classique, où il sert à décrire une chevelure ou des ténèbres, et il porte avec lui toute une tradition littéraire que le japonais moderne a largement oubliée. Araki le met dans la bouche de Ringo parce que Ringo est un personnage qui parle comme un livre ancien, un duelliste mystique égaré dans le Far West, et chacun de ses mots est censé sonner légèrement décalé par rapport à l'époque où il vit.

Case du tome 8 de Steel Ball Run où Ringo Roadagain prononce shikkoku no ishi.

Ringo Roadagain, Steel Ball Run tome 8. Au centre, l'expression 漆黒の意志 (shikkoku no ishi), que j'ai traduite par « une volonté de jais ». © Hirohiko Araki / Shueisha.

Restait à trouver l'équivalent en français. Il fallait un mot qui fasse à peu près le même effet que shikkoku, un mot qu'on lit chez Baudelaire mais qu'on n'entend jamais à l'oral. « Noir profond » disait la couleur sans dire le registre. « Ténébreuse » virait au gothique. « De jais » m'a paru être ce qui s'en approchait le mieux : court, sec, un peu daté, et porteur de cette même petite étrangeté littéraire qui fait que le lecteur, sans forcément pouvoir le formuler, sent que le personnage qui parle ne vient pas tout à fait du même monde que les autres.

C'est le genre de décision qui se joue sur un mot et qui engage un personnage pour toute la durée de son apparition. Une fois « jais » posé, il accompagne Ringo jusqu'à la fin de son arc, et chaque occurrence doit tenir debout seule et rimer avec les autres. C'est aussi, accessoirement, ce qui rend ce métier impossible à faire à moitié : au moment où l'on choisit le mot, on ignore encore combien de fois le personnage va le reprendre, dans quels contextes, sur quel ton. Il faut que ce soit le bon dès la première fois.

Anthony Astralia Prezman
10 mars 2026 Cours inédit

Evangelion 30 ans : le court métrage décrypté

Le court métrage spécial diffusé lors de l'Eva Fest vient de sortir sur YouTube. 14 minutes denses, en dialecte du Kansai. Je l'ai décortiqué - en tant que traducteur français d'Evangelion depuis 1997.

Kansai-ben, causative-passive, particules expressives : un cours du N5 au N3 ancré dans des répliques réelles, avec les extraits japonais et les timecodes pour suivre dans la vidéo.

Lire le cours →
Anthony Astralia Prezman
7 mars 2026 Décision éditoriale

Berserk

Berserk tome 1 · Glénat

Berserk T.1 © Kentaro Miura / Hakusensha · Édition française Glénat

Nous sommes à la fin de l'année 2003. Berserk a déjà connu deux tentatives d'édition en France, via les éphémères éditions Samourai (le premier tome uniquement), puis Dynamic Visions, avant de s'arrêter à chaque fois. Un manga maudit ?

Moi, j'ai la casquette du "monsieur manga" des éditions Glénat, et en tant que consultant, je décide de conjurer le sort et de lui redonner sa chance. Mais le responsable éditorial de l'époque ne veut rien savoir : le dessin est sombre, l'ambiance glauque, il y a du sexe dès les premières pages. On est clairement loin de la vibe Dragon Ball, qui fait figure de mètre étalon chez Glénat au début des années 2000.

Pourtant, je m'accroche. J'insiste. J'explique à quel point ce dessin, qui semble peu accessible au premier abord, va gagner en maturité et en puissance. Je montre des pages issues des derniers volumes japonais de l'époque. J'explique l'histoire, les enjeux dramatiques, le flash-back qui raconte le héros blessé et torturé, l'incroyable Sabbath qui va tout changer à jamais. Et à force d'insister, Glénat cède.

Pour la traduction, je la confie à un ami avec qui j'avais travaillé sur l'animé Evangelion chez Dybex. Sa plume fait mouche à chaque page, et la série finira par atteindre son statut de culte absolu en France.

Je précise que c'était une autre époque : j'avais alors introduit la segmentation shonen/shojo/seinen chez Glénat pour clarifier leur collection, une décision dont je mesure aujourd'hui mieux les limites.

Anthony Astralia Prezman
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